15 déc. 2008

Un communiquer empêche l'autre

Tout ce qui est dit sa présence et son savoir-faire, nullement qu’il sait, aucun « savoir ». Voilà une réalité qui pourrait nous inspirer le désir d’être à nouveau, nous aussi, comme tout ce qui est. L’apparition du langage articulé chez nous fut tout d’abord logiquement un prolongement de notre dire-être au monde. (1) Mais il en fut très vite détourné. La question ici posée est donc :

Qu’avons-nous fait du langage ?

Un enfant en bas âge commence par exprimer son être au monde par le langage longtemps avant, le cas échéant, de réellement commun-iquer avec autrui grâce à lui. L’espace « commun », s’il en est, entre l’adulte et l’enfant, n’est que celui qui permet à l’enfant d’exprimer ses désirs. L’adulte sait cela, il sait qu’il appartient lui-même à cet espace des désirs de l’enfant comme un simple Existant consentant.

« L’enfant n’est pas qu’un être ‘égoïste’,
C’est un être qui a besoin de moi. »

Le passage de notre dire-être au monde d’enfant (par l’expression de nos désirs) à notre dire aux hommes d’adulte (par notre conscience de l’inter-être) définirait à coup sûr une éthique de la communication. Mais qui nous le fraye ? Qui nous l’enseigne ?

Un enseignant commence par apprendre lui-même ce qu’il lui faudra enseigner à des élèves et comment il doit s’y prendre. Il a choisi ce métier de transmettre. On croira volontiers qu’il est l’adulte ci-dessus qui répond aux besoins de l’enfant : « Faire de toi un homme » en quelque façon. Mais de qui sont les désirs exprimés ? Sûrement pas de l’enfant ! L’élève sait cela, il sait qu’il appartient à cet espace des désirs de la Collectivité à son égard comme simple Existant – consentant. Il n’a pas le choix. Il lui faut croire qu’on veut son bien. Du reste, l’enseignant sait bien qu’il n’est lui-même qu’un rouage, qu’il ne saurait commun-iquer avec ses élèves dans le cadre de sa profession, moyennant salaire. Il est là pour transmettre, pas pour une authentique rencontre …

Par son dire à l’élève, il le destine uniquement,
Le langage ici n’aura servi qu’à le conduire.

De fait, le langage est très tôt utilisé politiquement comme un moyen de former des citoyens qui soient des relais d’échange, des êtres de transmission et en concurrence. Mais nous le savions déjà : entre nos agents de formation et l’enfant que nous sommes, il n’y a pas d’espace d’être en commun mais un espace dans l’autre. Cela tient a priori à notre « essence » :

« Parce que nous sommes des êtres sociaux » :
On nous informe.

L’inter-être naturel incombe donc à cette part d’enfant (2) demeurée en nous-mêmes, et nous le retrouverons avec enthousiasme durant toute notre vie (mais entre semblables seulement) à chaque rare moment de – récréation. Précisément, ce grand Sérieux qui fait de chacun de nous un homme, est l’usurpation de cet espace :

« Communiquer, c’est nécessairement avoir l’espace de l’être en commun. »

Voilà en quoi aucune vérité qui s’enseigne ne saurait exprimer un désir de commun-iquer, d’inter-être sans arrière-pensée formatrice, colonisatrice, utilitaire, hiérarchique. Oui, le principe même d’une vérité qui s’enseigne nous prive du jeu de l’inter-être naturel, qui est toujours horizontal et équitable, neutre. Elle amenuise cet espace au fur et à mesure qu’elle étend le sien propre :

La salle de classe contre la cour de récréation.

Pire, la vérité qui s’enseigne n’est qu’une éternelle adolescente, elle exige de notre dire qu’il s’occupe sans cesse d’elle, que nous veillions sur elle et l’adorions comme un enfant exclusivement. Elle veut qu’on l’écoute, qu’on l’apprenne, qu’on la récite et qu’on l’impose à notre tour aux autres. Cela doit nous servir de relation, et le faire savoir constituer notre vocation même ...

C’est que la vérité n’est pas partageuse,
Elle met les hommes à la suite les uns des autres pour qu’ils aillent « de l’avant »,
Ne se retournent jamais sur un quelconque dire-être
Et moins encore ne s’y attardent.
(3)


__________________

(1) ...
(2) Que l’on n’a pas laissé mûrir, convertir en bonheur d’adulte.
(3) Cf. extrait de Carlo Michelstaedter sur Ecouterdire à titre d’exemple de dire-être.

11 commentaires:

joruri a dit…

Il a choisi ce métier de transmettre. On croira volontiers qu’il est l’adulte ci-dessus qui répond aux besoins de l’enfant : « Faire de toi un homme » en quelque façon. Mais de qui sont les désirs exprimés ? Sûrement pas de l’enfant ! L’élève sait cela, il sait qu’il appartient à cet espace des désirs de la Collectivité à son égard comme simple Existant – consentant. Il n’a pas le choix. Il lui faut croire qu’on veut son bien...

joruri a dit…

C'est exactement ça... :)

Fishturn a dit…

"Qu'est ce qu'on va faire de toi ?"

Et celui qu'on interroge attend la réponse.

(en passant).

varna a dit…

"Qu'est-ce qu'on va faire de toi ?"
- pardon, vous voulez me dire "Que vas-tu faire de toi ?" (*) - parce que là, à vous voir croire obligé de faire quelque chose de moi, vous ne me donnez pas un très bon exemple de ce qu'on peut faire de mieux - de soi !


(*) Cours (sic) de récréation : L'élève sait manifestement là quelque chose d'important que l'enseignant ignore ! Celui-ci serait-il à ce point aveuglé par sa vocation ? Ou bien par sa fonction, peut-être ? Faut qu'on en parle au dirlo ... Y a une erreur d'orientation ! ;-))

Caillou a dit…

Hum. Bien que très enrhumé, je vais essayer de rassembler mes esprits et dire ce que j'en pense,
( je fais ça au chaud et je reviens après;-)

joruri a dit…

c'est comme moi qui ai tendance à opposer faire et vivre. J'ai toujours l'impression qu'on "fait" pour fuir. Pour ne pas voir, ne pas
s'avoir...

Anonyme a dit…

Même en s'y opposant les cours de récréation sont par trop accotées aux salles de classes
(anonyme buissonnière)

Fishturn a dit…

Merci.
"Et celui qu'on interroge attend la réponse." je l'écrivais effectivement dans un soupir désabusé.

Caillou a dit…

(après avoir effacé des développements vaseux), je renonce (provisoirement) et j'accepte : oui, un communiqué empêche l'autre.

varna a dit…

Ton billet "Grimaces" n'était donc pas une réponse ? Zut, m'ai gouré alors !

Caillou a dit…

pas gouré, une pâle tentative, oui.